Trivialités*
Michel Beaulieu

1
imagine savoir un douze octobre
un vendredi devant les viandes froides
et le morceau de fromage chambré
que tu manges seul encore une fois
malgré de loin en loin les coups de sonde
si bien intentionnés de tes compagnes
à qui tu n’offres pas un soir par mois
tant tu te sens la plupart du temps mort
à ce qu’on appelle l’amour poème
et que du simple fait de le savoir
tu perdes tout désir de te transcrire
sur cette page exsangue où je t’attends



2
j’ai tant rêvé de toi ces derniers temps
me suis senti si souvent vulnérable
en te sollicitant d’un mot bientôt
raturé tandis que m’abandonnant
repu les oripeaux tu te dérobes
que je m’enfonce dans l’isolement
intérieur malgré ces chassés-croisés
ces rencontres fortuites ces appels
tout juste bon à jeter dans un coin
comme un torchon qui nous gâte un instant
l’existence et qu’on arrache à sa vue
jusqu’au mouvement qui nous y ramène



3
et demain ce serait le treize octobre
il faudrait qu’une Ariane survienne
qui me tire d’impasse ainsi que d’autres
années quand j’attachais de l’importance
à cette date-là précisément
parce que j’étais né le trente-et-un
parce que le monde avait souvent peur
du vendredi treize et que je volais
ces jours-là sans la moindre appréhension
mais j’avais beau me fouiller les méninges
aucun fil ne conduisait à ce treize
fatidique et rien n’arriverait donc



4
ce soir par exemple je voudrais
être avec elle à river nos regards
l’un dans l’autre au-dessus de la lueur
d’une chandelle une fois le repas
pris sa main n’attendrait plus que la mienne
mais il fallait courir au dépanneur
enregistrer mes numéros chanceux
consulter dès sept heures le journal
et dépenser le gros lot sur-le-champ
mais l’ordinateur ne fonctionnait pas
c’était demain samedi treize octobre
et je rentre chez moi le ventre vide



5
vide tu veux rire dis-tu poème
il n’y a de plus plein que toi qu’un œuf
et tu rêves d’un miracle en lapant
ton bol de chocolat quinze kilos
tu sais que ce n’est pas la mer à boire
qu’à les perdre quelques mois suffiraient
que tu marcherais d’un pas plus alerte
au lieu de te complaire au moindre effort
que tu t’extirperas d’entre tes murs
où tu racontes que je te retiens
pour peu que tes amis te fassent signe
avant d’allumer la télévision



6
mais je n’insiste pas sur tes soixante
cigarettes par jour sur les deux cent
vingt-deux qu’à la douzaine tu gobais
pour éloigner dès le réveil l’idée
même d’une hypothétique migraine
et pas davantage sur ce haschisch
où tu me retrouves soir après soir
avec un sentiment mêlé de crainte
et d’adulation ni sur ta patience
muette des longues nuits de silence
quand tu ne sais plus trop comment m’entendre
ni sur ta façon de somatiser



7
le quartier je ne m’y retrouvais pas
assez malgré le pépiement du chêne
derrière et les façades reconnues
moi qui narguais ses rues de mon enfance
en avalant chaque maison sa ligne
brève d’autobus et les quelques coins
soir et matin le nouvel épisode
Yvan l’Intrépide ou Docteur Claudine
je n’y rentrerais que trente-quatre ans
plus tard elle serait là dès demain
je l’ignorais encore en remontant
la rue Draper et je pouvais mourir



8
et pourtant tu m’apparais poème
comme autrefois les voix de Jeanne
exigeaient d’elle d’agir sans délai
la coupant d’un pan de son existence
virtuelle et puis s’agissait-il là
vraiment d’un sacrifice ou d’un destin
tant elles se faisaient impérieuses
en elle et tant elle ne pouvait pas
renoncer n’ayant dès lors ni foyer
ni circonstances qui n’en tiennent compte
et je n’attendrais plus que mon bûcher
pour mettre un terme à ce qui m’indiffère



9
pour que tout m’échappe une fois pour toutes
mais me revoici dès le lendemain
chantonnant le thème de Rhapsody
in Blue je passerai devant chez elle
et plus tard j’écrirai ce qui précède
songeant qu’il y avait quatre-vingt-quatre
pianos le premier soir des Olympiques
tandis que le Nouvel Observateur
en comptait cinq cents la lune était pleine
il me semble et l’humidité m’entrait
dans le corps mais je te sentais ailleurs
je rongeais des glaçons au pamplemousse



10
je ne tenterais pas de te rejoindre
un jour il se passerait quelque chose
et ça repartira sans que je sache
et de nouveau je me sentirai battre
en accrochant les mots le long du fil
à mesure que tu les abandonnes
au quadrillage où je m’enliserais
tout accoudé que je sois à la table
il sera peut-être simplement temps
de dormir d’opérer le plein de rêves
en oubliant qu’il faudra des années
disons deux pour aboutir au mot fin



11
allons allons rumines-tu toujours
poème et ce que tu dois révéler
dis-le nous que nous refermions le livre
à cet endroit précis où l’eau nous monte
à la bouche en Afrique onze enfants meurent
ça ne t’empêche pas plus de dormir
que moi la vivisection de mes manques
tu m’interdis ce qui n’a pas d’odeur
ou bien de te relire entre les lignes
on voudrait de toi que tu divertisses
que tu éprouves de bons sentiments
mais quand tu parles tu demeures sourd



12
onze enfants morts et ça se reproduit
tous les soirs au journal tu te détournes
tu n’examineras pas ce regard
en lessivant de vin blanc ton dessert
la minuscule fillette joues creuses
agonise en différé dans les os
de sa mère et le lecteur de nouvelles
vanterait du même ton les mérites
du bœuf primé au salon agricole
ou sa dernière facétie mais toi
tu n’auras pas connu ce qui se nomme
faim même en allongeant ton bol de riz



13
à la vapeur de ces quatre semaines
tu en parlais à l’aise souviens-toi
quelqu’un te dépannait tous les deux soirs
jamais la même et certaines passaient
la soirée à débiter le ronron
de leur dernière peine et tu partais
sans baiser pour seulement que ça cesse
ou préférais affronter la fatigue
en observant l’heure de leur visage
l’œil ouvert sur le petit déjeuner
quand une Suzanne espérait ton coup
de téléphone et qu’il n’arriverait pas



14
sans doute s’agira-t-il donc d’amour
ainsi qu’on l’aura déjà deviné
sans doute sera-t-il aussi question
de l’enfance rien que de très banal
jusqu’ici mais pas tellement de cul
ni d’ailleurs du bon Dieu ou de ses anges
de science-fiction de fantastique
de savon qui lave plus blanc que blanc
de casuistique ou de métempsychose
à vrai dire poète à la barbe poivre
et sel chercherait compagne idéale
préférant rire mais sachant pleurer



15
mais pour en revenir à nos moutons
non je ne reconnaissais pas très bien
ce secteur de Notre-Dame-de-Grâces
où vivait mon unique sœur Nicole
entre ses séjours dans les Laurentides
et l’aîné de mes deux frères Daniel
qui lui n’avait pas encore trois ans
lors de l’ultime déménagement
de la famille quelques jours avant
Noël cinquante et n’en retiendrait rien
mais François n’y habiterait jamais
qui nous arriverait en même temps
* Extrait d’un livre à paraître aux Éditions du Noroît.


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