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1 imagine savoir un douze octobre un vendredi devant les viandes froides et le morceau de fromage chambré que tu manges seul encore une fois malgré de loin en loin les coups de sonde si bien intentionnés de tes compagnes à qui tu noffres pas un soir par mois tant tu te sens la plupart du temps mort à ce quon appelle lamour poème et que du simple fait de le savoir tu perdes tout désir de te transcrire sur cette page exsangue où je tattends 2 jai tant rêvé de toi ces derniers temps me suis senti si souvent vulnérable en te sollicitant dun mot bientôt raturé tandis que mabandonnant repu les oripeaux tu te dérobes que je menfonce dans lisolement intérieur malgré ces chassés-croisés ces rencontres fortuites ces appels tout juste bon à jeter dans un coin comme un torchon qui nous gâte un instant lexistence et quon arrache à sa vue jusquau mouvement qui nous y ramène 3 et demain ce serait le treize octobre il faudrait quune Ariane survienne qui me tire dimpasse ainsi que dautres années quand jattachais de limportance à cette date-là précisément parce que jétais né le trente-et-un parce que le monde avait souvent peur du vendredi treize et que je volais ces jours-là sans la moindre appréhension mais javais beau me fouiller les méninges aucun fil ne conduisait à ce treize fatidique et rien narriverait donc 4 ce soir par exemple je voudrais être avec elle à river nos regards lun dans lautre au-dessus de la lueur dune chandelle une fois le repas pris sa main nattendrait plus que la mienne mais il fallait courir au dépanneur enregistrer mes numéros chanceux consulter dès sept heures le journal et dépenser le gros lot sur-le-champ mais lordinateur ne fonctionnait pas cétait demain samedi treize octobre et je rentre chez moi le ventre vide 5 vide tu veux rire dis-tu poème il ny a de plus plein que toi quun œuf et tu rêves dun miracle en lapant ton bol de chocolat quinze kilos tu sais que ce nest pas la mer à boire quà les perdre quelques mois suffiraient que tu marcherais dun pas plus alerte au lieu de te complaire au moindre effort que tu textirperas dentre tes murs où tu racontes que je te retiens pour peu que tes amis te fassent signe avant dallumer la télévision 6 mais je ninsiste pas sur tes soixante cigarettes par jour sur les deux cent vingt-deux quà la douzaine tu gobais pour éloigner dès le réveil lidée même dune hypothétique migraine et pas davantage sur ce haschisch où tu me retrouves soir après soir avec un sentiment mêlé de crainte et dadulation ni sur ta patience muette des longues nuits de silence quand tu ne sais plus trop comment mentendre ni sur ta façon de somatiser 7 le quartier je ne my retrouvais pas assez malgré le pépiement du chêne derrière et les façades reconnues moi qui narguais ses rues de mon enfance en avalant chaque maison sa ligne brève dautobus et les quelques coins soir et matin le nouvel épisode Yvan lIntrépide ou Docteur Claudine je ny rentrerais que trente-quatre ans plus tard elle serait là dès demain je lignorais encore en remontant la rue Draper et je pouvais mourir 8 et pourtant tu mapparais poème comme autrefois les voix de Jeanne exigeaient delle dagir sans délai la coupant dun pan de son existence virtuelle et puis sagissait-il là vraiment dun sacrifice ou dun destin tant elles se faisaient impérieuses en elle et tant elle ne pouvait pas renoncer nayant dès lors ni foyer ni circonstances qui nen tiennent compte et je nattendrais plus que mon bûcher pour mettre un terme à ce qui mindiffère 9 pour que tout méchappe une fois pour toutes mais me revoici dès le lendemain chantonnant le thème de Rhapsody in Blue je passerai devant chez elle et plus tard jécrirai ce qui précède songeant quil y avait quatre-vingt-quatre pianos le premier soir des Olympiques tandis que le Nouvel Observateur en comptait cinq cents la lune était pleine il me semble et lhumidité mentrait dans le corps mais je te sentais ailleurs je rongeais des glaçons au pamplemousse 10 je ne tenterais pas de te rejoindre un jour il se passerait quelque chose et ça repartira sans que je sache et de nouveau je me sentirai battre en accrochant les mots le long du fil à mesure que tu les abandonnes au quadrillage où je menliserais tout accoudé que je sois à la table il sera peut-être simplement temps de dormir dopérer le plein de rêves en oubliant quil faudra des années disons deux pour aboutir au mot fin 11 allons allons rumines-tu toujours poème et ce que tu dois révéler dis-le nous que nous refermions le livre à cet endroit précis où leau nous monte à la bouche en Afrique onze enfants meurent ça ne tempêche pas plus de dormir que moi la vivisection de mes manques tu minterdis ce qui na pas dodeur ou bien de te relire entre les lignes on voudrait de toi que tu divertisses que tu éprouves de bons sentiments mais quand tu parles tu demeures sourd 12 onze enfants morts et ça se reproduit tous les soirs au journal tu te détournes tu nexamineras pas ce regard en lessivant de vin blanc ton dessert la minuscule fillette joues creuses agonise en différé dans les os de sa mère et le lecteur de nouvelles vanterait du même ton les mérites du bœuf primé au salon agricole ou sa dernière facétie mais toi tu nauras pas connu ce qui se nomme faim même en allongeant ton bol de riz 13 à la vapeur de ces quatre semaines tu en parlais à laise souviens-toi quelquun te dépannait tous les deux soirs jamais la même et certaines passaient la soirée à débiter le ronron de leur dernière peine et tu partais sans baiser pour seulement que ça cesse ou préférais affronter la fatigue en observant lheure de leur visage lœil ouvert sur le petit déjeuner quand une Suzanne espérait ton coup de téléphone et quil narriverait pas 14 sans doute sagira-t-il donc damour ainsi quon laura déjà deviné sans doute sera-t-il aussi question de lenfance rien que de très banal jusquici mais pas tellement de cul ni dailleurs du bon Dieu ou de ses anges de science-fiction de fantastique de savon qui lave plus blanc que blanc de casuistique ou de métempsychose à vrai dire poète à la barbe poivre et sel chercherait compagne idéale préférant rire mais sachant pleurer 15 mais pour en revenir à nos moutons non je ne reconnaissais pas très bien ce secteur de Notre-Dame-de-Grâces où vivait mon unique sœur Nicole entre ses séjours dans les Laurentides et laîné de mes deux frères Daniel qui lui navait pas encore trois ans lors de lultime déménagement de la famille quelques jours avant Noël cinquante et nen retiendrait rien mais François ny habiterait jamais qui nous arriverait en même temps |