La cassure invisible
Michel Biron
Dans le journal de ce matin, je lis qu’une jeune poète lauréate d’un prix important s’exprime dans la langue des Ferron, Godin, Ducharme. Ses poèmes, ajoute-t-on, contiennent des citations de Gauvreau, Brault et Miron — et même de Duplessis. Cela fait beaucoup de monde, mais il n’y a rien d’étonnant aujourd’hui à lire un tel foisonnement de références, car elles font partie de l’horizon culturel de l’écrivain québécois contemporain, qui connaît plutôt bien sa propre littérature grâce à l’école. C’est sa culture de base, pour ainsi dire. Il entre dans la littérature à travers la lecture de Ducharme et de Miron. Cela paraît on ne peut plus normal et même banal : pourquoi s’étonnerait-on qu’un écrivain d’aujourd’hui cite des écrivains d’hier, et à plus forte raison des écrivains de son pays ? N’était-ce pas déjà le cas auparavant ? Après tout, Ducharme ne s’est jamais privé de jeter à son lecteur les symboles anciens et actuels, littéraires et politiques, de la culture québécoise, de Nelligan à Duplessis. Et Miron n’a-t-il pas dit qu’il était un « pur résultat de la littérature québécoise » ? Idem pour Ferron, qui a parlé d’à peu près tous les écrivains québécois, petits et grands, petits encore plus que grands. Bref, la jeune poète honorée ce matin n’est jamais que la descendante d’une lignée déjà ancienne.
Pourtant, quelque chose me dit que ce n’est pas du pareil au même. Quand Mille Milles, le héros du Nez qui voque de Réjean Ducharme, (...)