PROSE
Lettre à Nelly Arcan
Évelyne de la Chenelière
Nelly Arcan, tu t’es enlevé la vie, tu t’es arrêtée de vivre exprès, tu t’es arrêtée d’écrire pour toujours. Ce matin on dit de belles choses sur toi à la radio, tu ne peux pas les entendre et c’est dommage, on parle de ton regard sur nous qui va nous manquer, on parle de ton œuvre, on parle de ta jeunesse, de ta détresse, personne n’ose véri tablement parler de ta beauté, à part comme d’un encombrement, d’un écran entre le monde et toi, d’une chose un peu honteuse, un peu déplacée dans un monde littéraire aussi respectable qu’est le nôtre, surtout quand il est salué en France, ce monde littéraire qui réjouit les uns et désole les autres, dans une alternance aussi régu lière et prévisible que celle d’un métronome, non vraiment, tout comme on demande à une maîtresse d’école de ne pas s’habiller en motarde, on trouve inapproprié qu’une femme de lettres ressemble à une chanteuse populaire.
Si j’avais été un homme, j’aurais été fou de toi c’est sûr, je t’aurais suppliée de m’aimer en retour jusqu’à ce que tu y consentes, j’aurais célébré ta beauté, ta poitrine et ton écriture tous les jours, et surtout je t’aurais protégée contre toi-même et contre tous ceux qui te voulaient du mal, mais aujourd’hui tu es morte, Nelly, tu es morte à 35 ans et moi j’ai bientôt le même âge que toi et alors je ne sais pas ce qui va arriver, dis-moi, qu’est-ce qui arrive de si terrible à une (...)