TÉMOIGNAGES
Rien à dire
Robert Richard
L’intellectuel n’a rien à dire, mais beaucoup à redire. C’est avec cette manière de devise en tête que je faisais mon entrée au comité de rédaction de la revue Liberté en mars 2006 : l’intellectuel n’a aucun message à livrer, aucun projet de société à proposer, aucune identité à conforter ou à vendre, son rôle étant tout simplement de trouver à redire, en tout temps et en toutes circonstances.
J’avais déjà publié deux articles dans la revue dans les mois qui avaient précédé mon arrivée au comité. Le premier était un entretien mené par Olivier Kemeid sur mon ouvrage traitant de L’Annonciation comme blason de l’Europe1. J’y invitais le lecteur à contempler la toile du tintoret, peinte en 1583-1587, et qui montre des anges, envoyés de Dieu, pénétrant par effraction dans la demeure de Marie. Dans le tableau, le mur effondré de la maison de Marie témoigne de la violence avec laquelle ces anges font irruption depuis un autre monde. Dieu se serait donc introduit de force, à la manière d’un envahisseur, dans la sphère privée de la Vierge2. Et qu’en est-il de la Vierge ? Eh bien, on la voit en perte d’équilibre. Un peu plus
1 Robert Richard, L’émotion européenne : Dante, Sade, Aquin, Montréal, éditions Varia, 2004, 244 p.
2 C’est ce qui étonne dans ce tableau du tintoret : la violence, la véhémence du propos — ce qui est tout le contraire des Annonciations peintes à travers les siècles, et qui sont, pour la plupart, empreintes de sérénité et de hiératisme. C’est le cas de L’Annonciation de Léonard de Vinci.