DÉBAT

Réponse à Francis Dupuis-Déri

Robert Richard

Le texte de Francis Dupuis-Déri a suscité un débat au sein du comité de rédaction de Liberté1, qui ne partage pas son point de vue sur cette question de l’abstentionnisme. Le comité a pourtant tenu à ce qu’il soit entendu. Car il croit, en s’inspirant ici de Kant, que l’usage public de la raison doit toujours avoir les coudées franches, c’està-dire qu’il ne doit être soumis à aucune forme de censure. Ainsi doit-on pouvoir tout dire, tout critiquer, déballer toutes ses pensées, jusqu’aux plus inconvenantes, devant le public lecteur, qui en débattra. Pour citer Kant dans le texte : « J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit2. »

Pour Kant, l’usage public de la raison (contrairement à son usage privé3) doit être libre de toute contrainte. Mais Kant ajoute ceci de très important, qui a pu en troubler plus d’un : « Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez4  ! » On reconnaît ici le fameux rigorisme kantien : Kant ne niaise pas avec la puck, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pourquoi donc faudrait-il obéir, demandez-vous ? Pourquoi n’en ferait-on pas à sa tête, à tout instant, en toutes circonstances ? thoreau et la désobéissance civile, ça ne vous dit rien ? N’y a-t-il pas des moments dans l’Histoire où désobéir devient une véritable exigence politique ? Disons tout de suite que l’obligation « morale » de voter que dénonce Dupuis-Déri est loin d’entraîner les dilemmes moraux et politiques qui se posent à nous quand il y a un régime totalitaire, de type nazi ou autre, au (...)

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1 Toutefois, l’argumentation qui suit n’engage que son signataire.

2 Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, Paris, Mille et une nuits, 2006 [1784], p. 16 (souligné dans le texte).

3 Chez Kant, l’usage privé de la raison ne désigne pas l’usage qu’on peut en faire quand, par exemple, on se retrouve chez soi, avec ses intimes. Plutôt, l’usage privé de la raison est celui qui doit prévaloir dans le contexte d’une fonction ou d’un emploi. Un pasteur, c’est un des exemples de Kant, doit prêcher le dogme de son église à ses ouailles, même s’il se sent en désaccord avec certains des articles de foi de cette église. Comme « employé » de l’église, il doit en transmettre intégralement la doctrine. C’est pour cela qu’on le paie. Mais cela ne doit pas l’empêcher de faire en même temps un usage public de la raison, c’est-à-dire d’écrire et de publier un article ou un livre qui sera lu par le public lecteur, et dans lequel il exposera ses divergences avec certains éléments de doctrine de son église, cela, bien sûr, pour que ces divergences fassent l’objet d’un débat.

4 Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, op. cit., p. 18.




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