PROSE
Une dissonance inquiète 1
Régine Robin
Je suis assise à mon bureau. Dehors, la grosse neige qui n’en finit pas de tomber. Le jour se traîne, et le ciel bas et lourd continue à peser comme un couvercle. Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver. Air connu, mais, je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui il m’importune. Je n’ai plus envie de jouer. Ce n’est pas l’hiver qui est le plus dur à sup porter. Il est peut-être temps de m’interroger sur ce que, depuis plus de trente ans, presque trente-cinq, selon l’expression consacrée, « je fais ici », et pourquoi la greffe n’a pas réussi, la mayonnaise n’a pas pris. Prenez les images que vous voudrez.
J’ai beaucoup écrit sur le Québec, à commencer par mon roman La Québécoite, mais aussi quelques articles, communications de colloques auxquels j’avais été invitée. La plupart du temps, sous la pression d’une « intimidation douce », je me suis abstenue, me plongeant pour de longues années dans les écrits de Kafka, dans l’érudition que nécessitaient mes recherches sur l’Allemagne, sur Berlin avant et après la chute du mur. J’ai aussi consacré beaucoup de temps à la mise en avant de la mémoire collective un peu partout à travers le monde, au mémoriel, à ce que Pierre Nora a appelé « les lieux de mémoire », (...)
1 Ce texte est un extrait d’un ouvrage à paraître en 2010 aux éditions Boréal.