Nous ne sommes pas seuls
300 | Été 2013
Comédie dramatique sur fond de glace

Chapeau: 

Remake d'un film pour enfants destiné aux adultes qu'ils sont devenus.

Assis bien au chaud dans l’amphithéâtre du Musée national des beaux-arts de Québec, le public est interpellé par la vieille chienne Cléo, de l’autre côté du mur vitré, depuis le froid et la neige de la cour arrière de l’édifice. Le sympathique saint-bernard sera la narratrice de cette version théâtrale de La guerre des tuques,réécrite et mise en scène par l’auteur Fabien Cloutier. Dans un futur pas si lointain, mais déjà apocalyptique – Baie-Comeau balayé par un tsunami, le rocher Percé emporté par la dernière tornade, terrorisme, assassinats ordinaires –, deux bandes rivales décident de se faire la guerre; si le butin n’est pas un incitatif suffisant, alors que ce soit au moins pour l’honneur. Soutenus par un texte extraordinaire, drôle et absurde, les deux clans s’affrontent lors d’une bataille rangée pour la possession d’un château fort fait de blocs de neige. Il y aura comme convenu des projectiles, des supercheries, des destructions massives et des pleurs. Les guerriers, pusillanimes ou téméraires, sont poussés dans cette guerre idiote par le général Luc, qui est un conquérant sans cause. S’il en invente une, c’est pour tromper le vide existentiel de ses troupes.

Les enfants du film d’André Melançon sont devenus des demi-vieux, presque sans âge, mais dans le monde déréglé où ils vivent, leur bêtise n’a d’égal que leur ennui. Dans un vocabulaire actualisé, reflet d’une nouvelle réalité sociale (les communautés ethniques sont présentes dans le décor), Sophie, Pierre, François-les-lunettes et les autres s’affrontent un peu malgré eux, poussés dans leurs retranchements par un vindicatif général autoproclamé qui veut la guerre à tout prix. Guy, le fou du village, et Cléo, pressentant tous deux la catastrophe et la mort, tentent désespérément de faire cesser les hostilités, de réconcilier les frères ennemis. C’est à travers le regard de la chienne et l’opposition de Guy que le spectacle de la guerre est dénoncé. Cléo oppose à la folie un amour inconditionnel pour son maître Pierre, qui pourtant la délaisse au profit de son bébé qui prend désormais toute la place. Guy, dans son rôle d’illuminé qui traverse la nuit, s’oppose à la tuerie parce qu’il veut juguler la mort et l’éloigner de ce monde en furie. Ces deux personnages magnifiques seront évidemment broyés par la guerre, même si, comme le dit la fameuse phrase: «La guerre, la guerre, c’est pas une raison…», où, avec subtilité, l’auteur laisse la fin résonner dans la tête des spectateurs qui la complètent spontanément à voix basse: «… pour se faire mal». Dans une scénographie articulée autour d’une butte centrale, où brûle un feu, et encadrée par deux échafaudages, l’un représentant le refuge d’un clan et le second le château, objet de toutes les convoitises, les deux groupes s’affrontent joliment à coups de balles de neige, d’épée de bois et de déclarations outrancières où l’on menace les autres de «faire de la sauce à spag’ avec leurs bébés». Ici se dévoilent les affres de l’humanité sur fond d’amitié et de désir, de rejet et d’animosité, d’intégration et de camaraderie… ici se déroule un jeu de guerre. Les ennemis ne savent plus trop pourquoi ils se battent, emportés par une logique de surenchère, de vengeance, d’honneur bafoué. [...]

À propos de : La guerre des tuques, texte et mise en scène de Fabien Cloutier, présenté au MNBAQ du 7 fév. au 3 mars 2013