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301 | Automne 2013
Quand l'Eldorado tourne le dos

Chapeau: 

La caméra empathique de Sylvain L'Espérance nous invite au Mali

L’art du documentaire est pour Sylvain L’Espérance une véritable vocation. Pour preuve, Sur le rivage du mondeest son troisième film sur le Mali – à lui seul, quatre voyages ont été nécessaires pour le tourner. L’Espérance met le cinéma au service de l’autre, sacrifiant temps, argent et tout présupposé qui en nierait la réalité.

La logique intéressée du système médiatique ne permet pas ce type de sacrifice ; les volontaires se font tout aussi rares chez les artistes pourtant plus libres. Et en regard des « événements » occidentaux, l’actualité du reste du monde vaut difficilement son pesant d’or en cotes d’écoute. Reste quelques petites fenêtres pour le voyeurisme touristique, le scandale culturel de la polygamie, de l’excision et des enfants soldats, qui indignent les bourgeois occidentaux et les plongent dans des sentiments mêlés : réconfort, pitié, impuissance, remords.

Sylvain L’Espérance n’instrumentalise pas ainsi les malheurs des Africains dans le seul but de nous exciter. Par un geste simple, mais assez rare, il va avec sa caméra à la rencontre d’êtres humains pour leur demander où ils en sont alors qu’il ne se passe rien d’extraordinaire dans leur vie. Les migrants de Sur le rivage sont au bas de l’échelle, prisonniers de Bamako, dans l’attente de saisir une occasion. Insatisfaits de leur situation, ils ont quitté famille et village à la recherche d’un Eldorado, mais cet Eldorado leur a tourné le dos, pour reprendre les mots de Félou. Capturés puis déportés, ils ont traversé le désert, au propre comme au figuré.

Dans ce film, le cinéaste donne plus que la parole à ses protagonistes ; il délègue son pouvoir de créateur en s’ouvrant à leurs oeuvres poétiques et théâtrales. Si Pierre Perrault avait son poète chasseur dans La bête lumineuse, Sylvain L’Espérance a son poète coiffeur (Félou) et ses artistes migrants. Le récit alterne entre témoignages réels et joués, mélangeant de façon constante présentation et représentation. Tout au long du film, les migrants sont montrés à diverses étapes de leurs répétitions théâtrales, lesquelles sont une mise en abyme, une allégorie de leurs parcours individuels, sociaux et historiques.

Si l’auteur insiste beaucoup sur la parole, il a aussi un grand souci de capter et de mettre en scène les lieux et les corps, les rendant inséparables de cette parole. Un mur coloré, le salon de coiffure après la pluie, la tombée du jour, la route poussiéreuse et ses motocyclettes, un bain d’enfant, etc. : tout cela s’enregistre, et tout cela dialogue avec la parole.

Pris dans un monde très différent du nôtre, ces Africains, comme nous, rêvent, prennent des risques, assument leur part de responsabilité et acceptent celle du destin. En ce sens, en tant qu’intermédiaire, Sylvain L’Espérance chasse le human interest pour redonner quelque peu d’humanité aux médias comme aux sujets.

À propos de :
Sylvain L’Espérance, Sur le rivage du monde, Québec, 2013, 105 min.